lundi 24 décembre 2012

Je suis sans vergogne. Peu m'importe.


C'est Noël. Enfin, il semblerait ... Je n'ai pas dormi. J'ai fais des choses innommables avec des mirages inconnus et mon corps était si las après ; je me suis contenté de sourire. J'aurais bien pu rester ainsi deux trois jours. D'une traite. Sans savoir. J'étais bien. Et maintenant : je m'emmerde ... Il ne fait pas nuit ; il ne neige pas ; je n'entends aucun chant ; perçois aucune excitation ; n'anticipe ni n'attend rien ; personne n'est à la maison tout le monde travail ; ça tape au dessus.

Non : ça ne peut pas être Noël …


J'écoute de la musique. J'enchaîne les vieux disques, les mêmes, les mêmes rengaines, les mêmes ritournelles diaboliques, ces chansons qui devraient raviver de vieilles douleurs, en moi … Qui le faisaient avant ; qui ne le font plus. Qui ne me font plus rien maintenant ...

Je suis vide. Je me moque de tout. C'est là vie.

A tout le moins : c'est ma vie.


Maintenant que j'ai écrit ça, que j'ai bu mon café, je m'ennuie toujours ... la vie est triste. Je me suis juré d'écrire pourtant. Et donc j'écris. J'écris ce que je veux. De compte à rendre à personne, qui viendrait m'en réclamer ? Récriminer ? Se récrier se plaindre ? Se tordre d'agonie devant mon mépris évident, affiché. Des règles. Du site. Des lecteurs. Curieux. Qui veulent des avis circonstanciés. « Nan mais pour qui je me prend d'abord ? »

Bof … Que celui qui veut m'agonir le fasse. Que m'importe, à moi ? Les gens pesteront par devers eux ; les cochons seront bien gardés. Rien de changé. Moi, j'ai décidé d'écrire. Ici ou ailleurs, le quoi le quid ; m'importe peu tout ça. L'écriture appelle toujours son lecteur, qui veut partir me fuie, des lieux communs bien crétins, je peux en sortir aussi, autant qu'on veut. Moi, je suis là. Ici ou ailleurs m'importe peu, mais c'est là que je suis. Pourquoi j'y resterai pas … Quel interdit ? Des livres que vous voulez ? Si vous voulez, en entendre parler, bien, soit, j'adore, moi, parler des livres ...

C'est que je me suis juré d'écrire, alors, ça ou autre chose, vous savez ...

Parler, écrire, livres, livres conçus, livres lus : je suis bien bête, je ne me rendais pas compte ... Pour écrire il faut lire, pas le choix. Du coup, je me suis condamné ... à lire. Tous les jours. Vu que je veux écrire tous les jours. C'est ça qui me tue je crois. Qui me mine. Allez savoir ...

Et pourquoi pas ? à défaut, ça occupe. Pascal le disait, lui, en son temps ; qu'un soldat se plaigne de son travail, laissez le à rien faire etc. Pascal, en son temps, y avait plus de travail que de jours dans une semaine ... alors forcément. Aujourd'hui, c'est encore plus vrai. On les compte plus ceux qui passent leurs sept jours entre quatre murs, et bien, même ceux qui lisent Pascal pour se divertir préféreraient être soldats, sous le grain, entourés de cadavres amis, comme un bon petit Apollinaire des tranchées. L'inaction donne des rêves de grandeur ; l'action des rêves de paix, de sérénité, allez donc vous y retrouver. Je suis le creux de la vague. D'autres s’abattront sur les plages … Omaha beach, lieux communs, vous savez ça mieux que moi ...


Je me décide : je prend un livre au hasard dans une étagère quelconque, "Règlement sur le service intérieur des corps de troupe de la cavalerie et du train", 1934, éditions Charles-Lavauzelle & cie. Oh, non ... pas celui-là ... un autre, un autre ... J'ai du mal à croire qu'il y a encore peu, j'étais vivant. VIVANT. Exalté. Rieur. Heureux de tout. Maintenant, si j'essaye de sourire, ça m'afflige encore plus. C'est Noël. Je n'en peux plus. Je m'ennuie. C'est quoi que j'ai pris ? Slaughterhouse 5. C'est bien. Je l'ai lu il y a plusieurs mois maintenant. Peu de souvenirs. Ça aussi, c'est l'histoire d'un type qui veut écrire. Il veut écrire sur la guerre, la seconde, parce qu'il l'a faite, il y a longtemps. Il était jeune alors. Presqu'un enfant. Enfin ... Encore un enfant. Il n'avait rien connu, rien vécu alors. C'était l'occasion. Maintenant il est vieux. Âgé, il veut écrire. Et pourquoi pas là dessus ? Il va revoir ses camarades, interroge, questionne. S'explique. Il veut montrer que c'était des enfants naïfs les G.I. Que c'était l'horreur. La barbarie. Le moyen-âge. Une vraie "croisade des enfants" ! Des mômes qu'ils étaient ; plus jamais ça qu'il se dit. C'est un homme sombre. Détruit. Vide. Vieux. Usé. Il a eu une vie pourtant. La vie qu'on lui voulait. La vie qu'il se souhaitait. Des naissances. Des décès. Des deuils et des joies. Les jours qui reprennent.

Et puis ça y va. Et puis ça s'embrouille. Il est vieux le type, il tend à perdre la mémoire, à avoir des absences. Il ne sait plus trop qui il est. Il se rattache à son passé. Il névrose en silence … puis au grand jour. Il le dit : il s'est fait enlevé par des extra-terrestres il y a longtemps. Et il est toujours enlevé. Encore maintenant. C'est qu'ils ne vivent pas le temps comme nous. Pour eux, chaque instant est une éternité qu'ils peuvent revivre à volonté, puisque le temps se vit dans les deux sens, passé et futur, et de bien d'autres manières, pour eux. Leur littérature, c'est du télégramme, simple énonciation des faits, et ils emmènent l'écrivain dans son propre passé, et dans le futur, dans le monde de ces êtres-là, si bizarres. Ils le mettent dans un zoo, pour l'étudier. Et ils enlèvent aussi une actrice, pour lui servir de compagne, une très belle, de l'ancien temps. Et il saute d'époque en époque, il prévient le monde entier mais personne ne le croit, pourtant il dit vrai, il le sait. Il le dit. Il le vit. Ça peut pas être faux, ça, si ?

Moi aussi je cours après mes souvenirs ... Pas besoin d'aliens, d'E.T. Téléphone Maison pour ça, pas besoin de sauts dans le temps qui durent un clignement d'yeux (puisque chaque instant est une éternité, que 10 ans peuvent se vivre en une seconde). Ces voyages dans le temps, c'est la mémoire, le projet d'écriture, la vieillesse qui a défaut d'avenir fait retour sur son passif. Les êtres d'ailleurs, c'est de la névrose de vieux littéreux, de la toquade d'écrivain.

Mais je le comprends, moi. Ce qu'il a vécu, avec sa femme, à la guerre, il est le dernier à pouvoir en témoigner, et il sent qu'il ne le pourra pas. Pas comme il faudrait. Jamais à la hauteur. Son livre, bah ... Qu'est-ce que ça dit ...... Un livre ne dit jamais l'essentiel, quoi qu'on en pense ... "C'est très bien, c'est très bien" qu'on me dit souvent. "Sans doute, mais ce n'est pas tout. Même : c'est rien" que je réponds toujours. Tout ce qu'il faut taire dès lors que l'on commence à dire quoi que ce soit, les gens s'en rendent pas compte. La vieille plaisanterie : le sage montre la lune et l'imbécile regarde le doigt ; un livre c'est ça. Tout ce qu'il faut taire, ça m'agace, ça me pèse, ça désarme, ça écrase, et les gens se concentrent sur ce qui est dit, évident, écrit, alors que dans les marges il y a des mondes, des vies, des éclats d'éternité, des émotions si fortes qu'elles nous ont réduits au silence, toutes choses dont on n'a pas su parler, dont on ne saurait parler, et qui sont comme l'inconscient du texte. Inconscient qu'on trahit, dans tous les sens du terme. Si, refermé, un livre s'ouvre sur le vide d'une main ouverte, toute lecture finie, c'est peut-être pas pour rien : lignes sans mots que l'on peut lire, main désarmée qui n'a rien saisi.


Derrida a raison, avec ses Marges. Bataille a raison de briser, d'ouvrir le texte. De ruiner l'illusion d'un discours continu qui épuiserait le réel, le sujet, le thème, la vie. Ionesco a raison, dans les Chaises. Cet Homme muet, ces suicidés, quelque chose de révélé, la fable mise à jour. Godot a raison de ne pas venir. Le narrateur du cinquième abattoir a raison de se névroser la cervelle. Et moi, j'ai tord d'écrire. Habiller le texte de silence n'est pas assez, taire ostensiblement n'est qu'une posture. Il faudrait ne pas écrire mais on ne peut pas. Il faudrait alors écrire sans mots. Artaud a raison d'écrire avec des cris. De s'écrier. Syllabes surarticulées. Dénuées de sens, de significations, mais riches d'effets. Une scansion pure, comme la musique. La vie est musique, elle est lyrique, pleine de pleins, pleine de déliés, comme l'écriture douce de mon amie, qui m'écrit parfois de courtes lettres pleines de tendresse. Elle ne prétend pas à la vérité, la vie, elle ne prétend rien épuiser, elle ne prétend à rien. La musique, l'existence, la lettre de mon amie, c'est tout un : c'est là c'est tout. Ça existe. C'est pourquoi ça me touche.


Lui le vieux pourtant il parle, il écrit, il prétend bien avoir raison. Mais ce qu'il dit c'est pas important, seul compte ce qu'il a vécu en marge du récit.

Et donc, là, ce vieux, il faut aller au delà du bizarre du récit, de la philosophie de comptoir sur la nature du temps (Nietzsche en son temps imaginait des êtres pour qui le temps n'est pas vécu linéairement dans une seule direction, Kant avait ouvert la voie déjà, sans élucubrer cependant ; pas besoin d'excaver ces cadavres-là), non, ce qu'il faut, c'est s'ouvrir à l'implicite, au refoulé, à ce qui est tu à demi-mots. Les moments auxquels le vieil écrivain revient malgré lui, ce sont les moments où il a été le plus vivant, où il a ressenti les choses le plus fortement. VIVANT. Comme je l'ai été, il y a peu … Ce moment surtout, juste avant son mariage, là où tout à commencé, la guerre était derrière lui, les hommes avaient cessé de s'entre-tuer, et pouvaient de nouveau se porter les uns vers les autres, là, dans l'attente angoissée d'une union solennel avec l'Autre, il a connu le moment le plus important de son existence, semble-t-il, un moment qui à lui seul aurait pu taire le vacarme des bombardements. Aurait pu ... Pas marché.

Vonnegut, c'est pas Stevenson. L'aventure à Vonnegut, c'est le récit d'une faillite, d'un désespoir qui se fond en folie. Un échec auquel on ne se résout pas. Qu'on veut transformer en victoire. En triomphe. Comme le fait d'envoyer des enfants à la guerre. D'en revenir vivre une vie normale. Comme le fait de survivre au deuil. Comme le fait de consacrer sa vie à un travail qui ne nous plaît pas. Comme le fait de devoir devenir fou pour que quelques rares moments à jamais passés, voués à mourir avec nous, nous apparaissent comme éternels, accessibles pour d'autres, pour nous encore, autant qu'on veut, à jamais en train de se vivres, morts toujours vivants, joie jamais mise en défaut, car sans lien ni avec l'avant, ni avec l'après, tout ça, afin de se sentir libéré du poids de la responsabilité qui incombe toujours au survivant.

Et ça, pas besoin d'être vieux, de voir mourir. Il y a un fantôme d'impuissance dans toute vie, que révèle l'écriture, il suffit de relire la première page de Docteur Sax de Kérouac. Décrire du mieux possible les craquelures du béton, l'impression qu'elles laissent, jamais chercher les mots, mais les images les plus vives. Ces craquelures, il ne les décrit pas, il passe à autre chose, de tout à fait dément. Le fantôme d'impuissance est esquivé. Kerouac se la joue ici à la Proust, un Proust de macadam, un Proust de bitume, un Proust de la misère, de l'intensité du cœur, un Proust qui refuserait le jeu d'une mémoire incontrôlée, qui mènerait trop loin, pour un délire ressaisi dans l'écriture. La madeleine, là, est à peine présentée qu'on saute vers autre chose. Kerouac présente l'expérience d'un Satori, qui est perdu dès lors qu'on écrit. Proust un satori aussi, auquel sans doute il n'a pas assez cru, qu'il a voulu sonder, qu'il a perdu en le dilatant, en se penchant trop dessus par le menu. Kerouac, plus proche de l'instant, le perd.

Slaughterhouse five, le narrateur, aussi, connaît un tel satori, une illumination soudaine qui se joue sur le brisure entre la névrose et la réminiscence. Satori perdu, égaré, noyé sous sa dilatation. Dilatation qui n'est autre que le livre lui-même. Comme dit : il faudrait se taire. Ou hurler. Impossible ...


Là ; pareil. Moi, je ne peux pas m'empêcher de penser à ce qui n'est pas dit : les blessures, les morts, les années n'expliquent pas tout : pourquoi ce sentiment d'échec, ce repli dans la folie, qui survient à un moment tout à fait insignifiant dans l'existence, si insignifiant qu'il n'est même pas mentionné ici, comme un point aveugle de l'histoire, de la vie elle-même, moment où l'on est soi-même absent, et après lequel on n'arrive plus vraiment à reprendre pied ? Quand devient-il fou le bonhomme ?

Peut-être dans cette librairie d'occasion, où les éléments de l'intrigue apparaissent pour ce qu'ils sont en réalité, indépendamment des constructions mentales qu'élabore le narrateur à partir d'elles.

Alors le livre entier ne serait que la dilatation de ce moment-là, particulier, dilatation qui ajouterait des détails aux détails, des développements parasites qui viendraient noyer cette situation ponctuelle qui est le tout de l'intrigue, et où se cache le véritable enjeu. Que se passe-t-il exactement dans cette librairie à peine traversée ? Qu'est-ce qui fait que dans un moment somme-toute banal, commun, quotidien, sans rien d'extraordinaire apparemment, quelque-chose d'immense se révèle, qui nous ouvre à la compréhension du monde, nous le fait ressentir plus intensément, d'une manière plus nue, ou au contraire, qu'est-ce qui fait que ce même moment nous coupe entièrement du monde, nous déchire jusqu'à nous enfermer dans une recréation délirante d'un monde à jamais perdu ? Pourquoi cela arrive-t-il à LUI justement A CE MOMENT-LA ?


A moins que ce ne soit l'inverse ! Dans cette librairie : moment où le personnage reprend pied avec la réalité, retrouve un monde qu'il avait quitté. Traumatismes ? Blessures ? Âge ? Tout cela n'explique rien. On devient fou pour moins que ça. Qu'est-ce qui fait qu'un jour, sans crier gare, dans ce quotidien morne, ces scènes de la vie quotidienne inlassablement rejouées, répétées à satiété, qui nous rassurent pourtant, nous stabilisent, tout se brise, silencieusement, en nous, qu'est-ce qui fait qu'un jour tout s'effondre, sans même qu'on en sache rien ? Qu'est-ce qui fait que tout aussi soudainement parfois, on en SORT ?

 
Il n'y a pas de réponse, je le sais. Pas dans ce livre. Nulle part. Un jour, l'un ou l'autre, je vivrai ce dessaisissement angoissé. Je ne saurais pas pour autant. Tout se sera joué alors en marge de mon existence, en marge de ma conscience, à la lisière entre deux impossibles irréconciliables, l'un passé, l'autre présent. Regarder au delà des mots avoués, au delà de ce qui se sait et se dit, pour comprendre profondément ce qui se sera joué alors. De même que là, mes mots sont tout occupés à masquer une réalité pourtant présente, absente, tue, que mes mots trahissent sans cesse, impossible inassimilé, comme la névrose masque, comme tout roman, in fine, masque. « Interrogez mon ombre, interrogez toujours », et ce louable souci de faire des phrases ...